APPARTEMENT:



UN PRINCIPE

 D’ACCUMULATION







C’est un appartement où l’on ne jette rien. J’y ai passé 17 ans, mon frère 19, mes parents 23.


Et ce n’est pas fini.





Petite, on me félicitait de cette maison

si  vivante,
colorée,
« fourmillante »



Une maison où l’on avait toujours l’impression d’arriver au milieu d’une partie

de jeu de société,
de coloriage
ou de meccano.





Une maison faite pour les enfants : pleine de recoins et d’objets sans but, tombés à terre, attendant qu’on les ramasse.





Aujourd’hui, il n’y a plus d’enfants.

Restent les objets.

Qui vivent leurs vies.







C’est une maison où l’on collectionne les coquillages, où l’on décore les compteurs, où l’on expose les trèfles à quatre feuilles, où l’on met un chausse-pied dans le bac à épices,

 simplement
parce qu’on le trouve beau.






Une statue étrusque
du musée de Volterra, vestige de l’époque des voyages, cohabite avec des tasses indiennes et chinoises et le radio-réveil des informations pour le petit-déjeuner.



Un chat
se prélasse au milieu de coussins sans âge, ne se souciant ni des autres chats qui l’ont précédé ni du tigre en peluche, trophée sans date d’une fête foraine corrézienne.




Les playmobils
ont trouvé une deuxième vie sur la bibliothèque et vivent désormais en bonne amitié avec l’ennemi de toujours : la figurine Walt Disney. Et c’est peu dire qu’ils ne prêtent pas attention au Traité de morale générale ou au Grand Œuvre de Malebranche.





C’est la seule maison où Picasso est mis en valeur par une raquette de ping-pong, où Brecht et Artaud se disputent les faveurs de marionnettes de bois.






Depuis vingt ans, personne n’a osé jeter

le pot de chambre blanc

qui a pourtant déjà vécu une vie bien remplie. Une curieuse ironie a voulu lui donner pour voisine une authentique Marie-Jeanne, où l’on faisait macérer les liqueurs. A la prochaine génération, le pot sera toujours là, fidèle au poste.



Une vieille cassette de Dylan est reléguée dans la salle de bains,
entre une brosse à dents électrique inutilisée
et un déodorant inefficace.




Le diapason datant de l’époque où l’on faisait de la musique se transforme en baguette magique d’une figurine en plastique non identifiée.





Et partout,
des restes d’enfance :

de la luciole contre la peur du noir à la tirelire en forme de tambour, de la boîte en métal à l’effigie de Donald, seul objet abordable d’un vieux séjour à Eurodisney, aux premiers essais sanctifiés de peinture sur bois, du cœur en pâte à sel de l’école maternelle, précipité des fêtes des mères à répétition, au morceau de pâte à modeler incrusté dans le plancher.





Et depuis toujours,

le grand soleil
rouge et or

qui plane sur ce qu’on appelle « la grande pièce » par mépris pour le « salon » bourgeois. Un soleil de mousse, ouvrage d’un ami marionnettiste mort trop jeune.






Et puis le goût de l’Afrique :

tissus
statuettes
poupées
musique
livres

Une Afrique où on n’est jamais allé par respect pour l’enfant qui avait peur du lion, et où sans doute on n’ira jamais par peur de la vieillesse.






Aux jouets pour enfants s’ajoutent les jouets pour adultes :

ordinateurs,
télécommandes,
journaux.


Sans oublier les jouets pour chats, couverts de poussière, qui attendent l’arrivée d’autres enfants, d’autres bébés chats.








Et partout, jusque dans la cuisine et sur le miroir de la salle de bains, des autocollants, des tracts, des affiches politiques :


Médecins du monde,
Les Verts,
Droit au logement,
Ecole sans frontière,
les anti-OGM,
les Faucheurs volontaires,
La LDH,
les associations féministes,
Ras l’Front...




Une littérature militante envahissante qui occupe le champ de bataille avec

les livres d’architecture,
les rares Pléiades
et les nombreux catalogues d’expositions

témoignant d’un goût.



Goût
aussi dans les livres de cuisine et les guides de cueillette de champignons.









Un principe d’accumulation bien assimilé
même par le


cactus


Les objets, comme les plantes, ont une vie organique, aussi lente soit-elle. Une vie décalée, plus lente que la croissance des enfants,

dont on garde quelques photos en désordre, passant de 5 à 20 ans en seulement quelques centimètres.









Des dessins d’enfants viennent

boucher les trous,
masquer les fissures et
décorer

les messages politiques.






Pas de reliques :

les dessins,
les jouets,
les objets


ont été posés là, et, puisqu’ils ne dérangeaient personne, ils ont choisi de
 
rester.